Un joyeux pêle-mêle
Se décrire, la bonne blague, on se croirait sur un site de rencontre à devoir rédiger sa fiche personnelle… Exercice dans lequel j’atomise littéralement mon incapacité à me vendre sur le marché de l’affectif. Et c’est plutôt un bien.
Je vois plusieurs façons de se décrire, physiquement, émotionnellement, dans sa fonction au sein de la société, ses idées et ses valeurs, sa façon d’être aux autres. Alors ? C’est quoi qui vous intéresse à propos de l’animal que je suis ?
Aussi puis-je me faire bertillonner, froidement, cliniquement. Caucasien, mâle, taille moyenne, poids moyen. La tête du coupable idéal ou du type falot, au choix. La première impression vis-à-vis d’un inconnu étant en général rarement neutre, vu qu’on essaye avant tout de jauger l’autre.
Marrant, je commence à travailler avec un artiste au sujet du concept d’identité multiple. Travail qui, selon moi, rentre en résonance avec un travail antérieur sur l’autoportrait, en me basant sur le travail de Nadar et de Duchesne de Boulogne. Pour résumer, l’image que l’on donne de soi n’est que surface et tout en même temps, miroir de l’âme, mus par le « mécanisme » musculaire de la face. Eyes wide shut, film testament de Stanley Kubrick, tiré de Traumnovelle (La Nouvelle rêvée) d’Arthur Schnitzler, parle entre autres de l’inconscient qui nous échappe en grande partie. Cet insaisissable troublant. Et qui donc apparaît à la surface de notre visage, rendu visible par la photographie et dans laquelle se spécialisera Nadar. Et plus tard Yousuf Karsh. « Il y a un bref moment où tout ce qui habite l’âme, l’esprit, la pensée d’un homme se reflète dans ses yeux, ses mains, sa posture, se plaisait-il à dire. C’est le moment à capter. »
Le travail de Roman Opalka, sur l’autoportrait et le passage du temps, est sidérant de par son obsessivité et me fait penser à cette expérience de pensée philosophique, Le bateau de Thésée. Sommes-nous toujours le même malgré le passage et les ravages du temps ? Je pense aussi à Albrecht Dürer et à ses autoportraits, que j’ai découverts grâce à Michel Tournier dans ses Petites proses. Michel Tournier qui me fascine. Car co-créateur avec Lucien Clergue et Jean-Maurice Rouquette des Rencontres d’Arles, il écrira un livre absolument magique, Gaspard, Melchior et Balthazar, dans lequel il parle entre autres choses de l’image de l’homme. Alors, sacrée ou pas, cette image ?
Vous l’aurez peut-être compris, l’image m’habite et me meut. Aussi, j’échappe au classique du genre en me décrivant plus par la forêt symbolique que je traverse au gré de ma vie qu’en me décrivant moi, plus ou moins minutieusement. D’autant que je rejoins parfois cette impression de ne pas savoir si je rêve ou si je vis bien la réalité, impression disruptive très bien décrite dans des ouvrages sur la pensée zen et celle des samouraïs. Et qui me rassure au fond. Mes images sont parfois des morceaux de ces réalités troubles entre le rêve et la réalité. Comme très légèrement hors-temps.
Alors au fond, ce que je suis, un mec balafré, avec près de cent points de suture sur le visage, qui flotte dans ses vêtements et qui grelotte dans le froid, fatigué, est à la fois bien moi et tout en même temps pas tout à fait moi. Mon véritable moi, invisible aux yeux de beaucoup, n’est que curiosité. Dans un absolu vital.
