Survivre

Il y a la définition qui nous dit rester en vie dans des circonstances où d’autres périssent et les psychanalystes qui nous disent que c’est vivre plus. Et chacun sait que le stress est un facteur en biologie qui est susceptible d’écourter sensiblement la vie des sujets qui y sont soumis.

J’ai fait un premier compte, qui est de quatre de ces circonstances avant dix ans, entrainant un retard de croissance de deux ans, une surdité qui a failli être profonde et définitive. Puis de dix, si je suis plus attentif à ce qu’a été la suite de ma vie. Sûrement plus quinze d’ailleurs. Sans compter les circonstances aptes à me mettre en péril très sérieusement. Je dirais deux à trois dizaines en tout. Indistinctement avec donc les maladies, les coups dans des bagarres, avec des couteaux ou des armes à feu, les accidents, je me demande au fond comment j’ai fait pour ne pas périr comme les autres. Difficile à un moment de tenir exactement les comptes, sachant par exemple que gamin, je me faisais casser la gueule quasiment tous les jours, jusqu’à ce que je me rebiffe. Un autre chiffre tout aussi édifiant. J’ai plus de cent points de suture sur la trogne, qui ne se voient presque pas, il paraît que les médecins ont fait du bon travail. Ah. Pour le reste du corps, j’estime le nombre à une cinquantaine, facile. J’ai aussi toute une liste assez improbable d’os et de dents cassés. Dernièrement une fêlure de la tête du tibia dans un accident à vélo où l’on m’a tout simplement envoyé dans le décor. Ces violences, je les ai vécues aussi bien à l’hôpital, qu’au sein de la famille, puis en foyer et en circulant dans la rue de la part d’inconnus. Quasiment partout en fait.

L’on dit qu’être un survivant, c’est déjà ne plus faire partie du monde des vivants. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a comme une forme de détachement aux choses. Une sidération constante. C’est comme de vivre dans un nuage de ouate émaillé d’infimes choses si ténues et merveilleusement extraordinaires. L’impression d’être le seul à être apte à les voir, comme si je vivais dans un monde parallèle, avec sa propre temporalité. Dissociation qu’ils disent. Un des symptômes du stress post-traumatique, il paraît.

J’ai du mal avec un autre truc. C’est qu’à chaque fois pratiquement, je devais répondre de ce qu’il m’arrivait. Le coup de couteau au visage fut accueilli par un, mais qu’est-ce que tu as fait encore ?! Je sauve la vie d’un mec, je me fais schlasser la gueule, mais c’est pourtant moi le responsable qui ait des comptes à rendre. J’ai un gros souci avec la notion de responsabilité depuis, pensant que beaucoup s’en dédouanent bien trop facilement plutôt que de se préoccuper des gens à terre. Comme si ça les emmerdait dans leur foutu petit quotidien, ces bien-pensants à deux ronds. Un mec à terre, c’est un mec à terre, on ne va pas lui compter les poux dans la tête à ce moment, c’est juste crétin. C’est quoi ces apothicaires radins de leur humanité ?

Alors je n’ai pas tout fait bien, qu’on s’entende bien là-dessus, ça, je le sais et je n’en suis pas très fier. Je ne demande à porter que ma juste part, je n’ai pas à être un bouc sacrificiel pour que ces bigots de la moralité se sentent mieux dans leurs pantoufles. Ô et puis après tout, qu’ils se gobergent dans leurs foutues certitudes ces caves, incapables qu’ils sont de se remettre en question. Tout abîmé, que je suis, portant chaque jour en solitaire cette sidération de la vie, je sais que je dois beaucoup à une chance invraisemblable, moi qui ai vu des gens devenir fou, camé, délinquant, clochard, brisé à jamais, je peux quand même arpenter les rues en paix. J’ai ce droit. Et parce que ma vie n’est que pieds de nez ironiques, j’essaye de le faire avec une certaine élégance. Oui, moi le moins-que-rien, promis aux affres de la misère, j’ose porter souliers de cuir et costume. Alors que je ne fais pas partie de ce sérail. Et puis je tiens trop à ma liberté de penser pour bêtement me conformer. Ni loup, ni agneau.

Je ne suis pas quelqu’un de résilient. Peut-être un jour, mais maintenant je suis juste quelqu’un qui a eu une incroyable baraka pour être là, debout, vivant, au prix aussi d’une certaine résistance poussée à l’extrême, même si je suis bien esquinté et fatigué jusqu’au plus profond de mes fibres. On me comparaît dernièrement à un verre de cristal, fêlé. Ce qui justifiera le rejet de certains qui ne s’arrêteront qu’à ce désordre, jugé inesthétique. C’est cool, dans l’histoire, j’ai gagné un filtre à cons.

Sinon, je n’ai de fait, pas peur de mourir. Je crains de souffrir, d’être assez mal pris en charge, mais pas de mourir. Je m’étonne tous les jours de vivre, alors le jour où, ce sera Ok pour moi. J’aurai juste eu du rab, depuis ma naissance si on fait bien les comptes.

Je refuse le don d’organes. Que ces toubibs s’amusent avec la dépouille de quelqu’un d’autre, qu’on me foute la paix, merde. Même crevé. Ras-le-bol des toubibs. Et je reste courtois. Et pas sûr que tous le méritent.

Je refuse d’ailleurs les soins palliatifs qui ne sont là que pour maintenir un niveau de souffrance, artificiellement. Je refuse tout. Je ne souhaite pas souffrir inutilement, c’est tout. C’est la seule chose que je tolérerais de la part des carabins, ne pas souffrir. Là-dessus, il me semble que j’ai eu un peu ma dose.

Pour mes obsèques, cramé ou donné à bouffer aux vers, franchement, je m’en carre. Ce n’est pas là-dessus que je crispe. Seulement, je ne veux pas de ce bal des faux-culs derrière ma boîte en bois, ils en sont dispensés ces guignols de cette dernière occasion. Et si je le pouvais, je sortirais de ma caisse pour leur dire vertement ma façon de penser à ces pleureuses de circonstance. Qu’ils restent dans leurs pantoufles comme ils l’ont fait toute leur pitoyable vie, il ne s’agirait pas d’attraper un bien mauvais rhume en enterrant un bien mauvais garçon quand même, si ? Je ne demande qu’une chose : c’est d’être inhumé au carré des indigents, sans plaque, sans fioriture, rien. C’est la place qu’on m’avait promise, celle des gueux, et ce sont ceux avec lesquels je me sens le plus d’affinité, ces relégués et ces oubliés. Mais des êtres humains avant tout. Je ne mérite pas plus d’honneur que ça d’avoir fait ce que j’ai pu de mon vivant. Pas tout bien, mais de mon mieux. Le reste n’étant que littérature au fond.

Et si je le pouvais, ne rien laisser derrière moi. Si je le pouvais, je viderais tout avant, grand ménage. Rien. Je ne veux rien laisser derrière moi. Mes livres, mon seul trésor, bien dérisoire, seraient donnés. Mes photos soient données, soient détruites. Mes meubles seraient donnés ou jetés ainsi que les objets soigneusement choisis et qui m’auront accompagné confortablement de mon vivant. Du vide. Je n’ai pas le toupet de penser que je laisserais derrière moi un quelconque héritage. Ce qui voudrait dire que ma vie aurait plus de valeur une fois mort, puisque des gens s’écharperont sur mes os pour savoir à qui reviendrait telle cuiller. Je leur refuse ce chahut mesquin. Rien. Que du vide. Les renvoyer à leur propre carence de soins, soins qui ne peuvent se prodiguer que du vivant des personnes, pas vraiment après à moins d’être croque-mort. Surtout si c’est pour s’écharpiller sur de simples artefacts. Donc rien.

Peut-être serais-je un jour affectueusement accompagné, peut-être, rien n’est moins sûr pour autant. En tous les cas, je ne place pas d’espoir là-dessus. Si ça arrive, ce sera bien agréable, certainement ; si ça n’arrive pas, ça fera bien longtemps que je ne craindrai plus ce vide existentiel que j’ai appris à apprivoiser depuis déjà bien longtemps, malgré mon chat. Ce que je retiens de tout ça, c’est que par l’extrême dureté à laquelle cette vie m’aura soumis et mené, c’est de pouvoir être aux gens que j’apprécie, sans attente, sans espoir, sans calcul. D’égal à égal. Imparfaits qu’ils sont tout autant que je le suis. Ce qui pour moi est le plus important, c’est cette humanité.