Ma plus belle déclaration d’amitié
Mes différents troubles, autistique, de l’attention, mon côté zèbre – asperger donc – et mon syndrome post-traumatique font que mes relations aux autres sont vite très, très compliquées. Entre le fait de ne pas avoir la bonne maîtrise des codes sociaux, d’avoir des interactions humaines parasitées par une méfiance aux autres acquise et ancrée dès le plus jeune âge, du fait d’un environnement de maltraitance avéré et délétère, et qui a malheureusement perduré à l’âge adulte – et en y regardant bien, il n’y a jamais eu vraiment de trêve -, j’ai, de fait, très peu d’amis. D’autant que je préfère l’électif au quantitatif.
Une chose me perturbe particulièrement, c’est ce que j’appelle le syndrome de Circé, ou du pourceau, c’est selon. Pour rappel, Circé est une enchanteresse maléfique aux philtres redoutables, capables de changer des hommes en animaux et de leur ôter toute agressivité propre aux bêtes sauvages. Combien payent leur amitié en faisant moult fêtes et autres invitations bruyantes et alcoolisées ? Ce besoin d’être entouré d’une bonne compagnie riante et joyeuse, tant que dureront les libations. Et qui se plaindront ensuite, lors des coups durs, de ne plus avoir personne pour les soutenir. Cette assertion, « c’est dans l’adversité que se révèlent les vrais amis » me laisse particulièrement songeur. Dans quelle mesure les gens se sont-ils voilé la face quant à la qualité de leurs « amis » ? Qui, lorsque l’on ne fait plus la bamboche, vont juste ripailler à une autre gamelle. Tels des pourceaux. Donc je ne comprends pas bien leur amertume, on va dire.
Je ne veux ni être un Circé, ni non plus un pourceau. Jamais. Avoir des relations d’égal à égal. En être humain. Pas en chosifiant les gens. C’est quelque chose qui peut me faire réagir assez rétivement d’ailleurs. Je déteste ça. D’autant que depuis très, très longtemps, j’ai cette image en tête, celle de Diogène, nu, dans la foule en plein jour avec une lanterne allumée à la main et cherchant un homme. À savoir, une rencontre réelle, sincère. Parfois ces rencontres n’ont duré que quelques minutes, mais elles furent totales, pleines et entières. Riches quoi.
J’ai eu un jour à déménager. Tout a été de traviole, tout, absolument tout. Les « amis » qui devaient venir et qui ne sont pas venus par la faute du casque de plomb acquis la veille à chasser la gallinette cendrée, et le camion à rendre plus tôt, à la dernière minute, et j’en passe. Mais, et ce « mais » est juste totalement hallucinant, mais, donc, à chaque fois des gens ont sacrifié leur matinée pour m’aider, où plus tard leur soirée, là, comme ça, au débotté. Des années après, je n’en reviens toujours pas.
Là, dans les prochains jours, une difficulté pas simple à gérer, personne en capacité de m’aider. Sauf une personne. Qui, en m’aidant, va avoir en conséquence une journée aussi rock n’roll que la mienne, mais qui clôt la discussion et ma confusion avec ces mots : « on ne laisse pas tomber les copains. » Point. Final.
Ma psy me disait que j’avais des amis en or. Massif, je rajouterai. Donc je crois qu’elle a raison. Aussi, à cette malédiction fielleuse qui me fut envoyé pleine poire, « de toute façon, tu finiras seul comme un vieux con ! », je peux désormais répondre : d’une, je m’entends très bien avec moi-même, je n’ai pas de vide à remplir avec des « autres », des bouche-trous ; de deux, pas si sûr en fait, d’être seul, seul. Pas beaucoup entouré, sûrement, et alors ? Mais lorsque j’ai failli crever au printemps 2020, ils étaient là. Bel et bien là. Aidant, prévenant, bienveillant et soutenant. Et je tiens, avec ce mot confié aux internets, à leur dire merci, avec ma timidité et ma retenue toujours aussi maladive et maladroite, mais merci. Chaleureusement.
