La planète aux confins de l’espace

Chapitre 1

L’impression de sable insinué partout, dans le corps, dans les yeux jusqu’aux narines eut fini de le réveiller. Il aurait voulu rester là encore un peu, bien qu’installé sans confort dans cette grotte exiguë, à l’intérieur de laquelle dansait une petite flamme vive, orange. Mais la route était encore bien longue et le temps pressait. Aussi se résolut-il à sortir de sa couche et à plier ses maigres affaires dans son gros sac, une à une, dans une volonté de distendre un petit peu le temps, se l’approprier encore un peu quoiqu’il fût pressé. Il remarqua sans trop le voir les traces lustrées sur la roche dues au frottement pendant son sommeil. Marques sobres, dorées, à peine luisantes, fugitives, à la lumière du feu. Bientôt, avec l’oxydation de l’air, ces patines en quelques heures allaient disparaître et redevenir grisâtre, presqu’anthracite. Seule la lumière du jour avait le pouvoir de tout blanchir

Sa jambe commençait déjà à tirer alors que la journée avait à peine commencé. Oui, une journée longue et pénible de marche s’annonçait. Il sortit de l’anfractuosité, avec difficulté, et prit pourtant le temps d’embrasser le paysage qui s’étendait à perte de vue, immaculé. Les différentes collines s’effaçaient petit à petit dans un doux sfumato où l’horizon semblait lointain et brumeux, effaçant la limite entre le ciel et la terre. Les brumes se dissipaient, laissaient apparaître certains éléments du paysage, avec une lenteur quasi-hypnotique. Il flotta ainsi, perdu dans ses pensées qu’il laissa filer quelques instants, avant de se décider à se remettre en route. Le sac lourd bascula dans son dos. S’appuyant sur son bâton, il entreprit sa longue marche, la dernière.

Les deux soleils jumeaux étaient déjà levés et brillaient à peine perceptibles dans un ciel laiteux, la lumière était cristalline et révélait un panorama de tout temps grandiose et spectaculaire. Il avait beau vivre là depuis une trentaine d’année, ce spectacle impressionnant lui coupait encore le souffle. Les couleurs, toutes en nuance de blanc, demandaient du temps pour être visibles tellement les gradations étaient fines. Mais là, dans le fond des vallées, il y avait bien d’infime trace de bleu. Ici, dans les crêtes léchées par les soleils, des onces de jaune, très, très légèrement orangé. Le sol ne se devinait pas, en permanence dissimulé par une fine poussière levée par un vent rasant, léger et continu. Aussi, les pieds disparaissaient-ils dès la cheville, parfois à mi-mollet. Marcher ici donnait l’impression de flotter malgré la pesanteur du sac à dos, malgré ses jambes raidies par l’effort, malgré sa maladie dégénérative qui le grignotait sournoisement.

Il réussit à grand peine à prendre un rythme suffisamment efficace pour espérer rejoindre avant la nuit la dernière ville du secteur. Il ne lui fallait pas faiblir, et bien que les démangeaisons le lançassent telles des pelotes d’aiguilles dans les deux jambes, il étouffa de son mieux ces douleurs diffuses, si insidieusement et minusculement suraigües. Sur une mesure en quatre-temps, scandée dans sa tête, il marchait comme halluciné, tel un pantin hébété. Par vague, les irritations le lançaient. Il fermait les yeux un temps, comptait, un, deux, trois, quatre, un deux, trois quatre. Serrait les dents, les mâchoires bloquées et essayait d’oublier ces fourmillements coûte que coûte, cette érosion lancinante des nerfs à vif désormais, en accélérant, parfois en apnée, tellement la douleur le submergeait, lui serrait les tempes implacablement.

Et c’est ainsi qu’il avançait, chancelant et oscillant entre l’extrême lucidité de son propre corps soumis à la corruption d’une maladie qui le rongeait, et tout en même temps à sa dissolution dans ce rythme, un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, qu’il faisait varier si nécessaire, les yeux mi-clos, laissant passer la lumière, juste assez pour deviner son chemin, comme hagard, sonné dans un décor absolument fantastique. La sueur ruisselait le long de son arête nasale, de son visage creusé par l’épuisement, la main osseuse se crispait sur le bâton, mais telle une petite mécanique un peu détraquée, il avançait, encore et encore. Le souffle devenait haletant, et c’est au prix de grands efforts qu’il parvenait à le calmer.

Mais à un moment, le sac devint plus que lourd, les jambes n’en pouvaient plus, sa bouche était desséchée, l’exténuation le fit trébucher et il ne put rattraper son équilibre comme si des câbles dans son corps venaient de rompre soudainement, dans un élancement. C’est à quatre pattes qu’il chercha ses esprits, submergé par les douleurs, le poids de la charge, les poumons brûlés. Il essaya d’expectorer le mollard qui lui obstruait la gorge, l’étouffait presque, et péniblement un crachat épais et sableux fut expulsé, en plusieurs fois, à la limite du vomissement. Les filets de bave un peu épais flottaient dans le vent en de longs filaments translucides, accrochant des éclats de lumière. Les gouttes de sueur pleuvaient presque, ainsi que les larmes. Les mains qu’il voulut porter à son visage ne répondaient plus, d’éreintement. Il les voyait trembler et elles semblaient comme vides de toute énergie, seulement soumises à ces spasmes nerveux.

Dans son champ de vision qui s’était considérablement rétréci, il perçut un mouvement, léger. Ses yeux, obstrués par les larmes, roulèrent vers cette variation visuelle. Sa tête tourna encore plus lentement, comme si son corps ne parvenait plus à rien. À quelques pas de lui, des pierres encore grises, presque noires se mettaient à léviter très lentement. Leur couleur obscure tranchait dans tout ce blanc, mais venant des profondeurs de la terre, la lumière des soleils ne les avait pas encore délavées. Ce processus demanderait quelques semaines, quelques mois pour aboutir, mais sortant à peine de terre, c’était bien leur sombre noirceur qu’elles montraient alors. Avec une fluidité presque vivante, elles s’assemblèrent et bientôt apparu un immense ours de roche d’une stature impressionnante.

« Pas encore, pas encore, laisse-moi reprendre des forces »

Les blocs de roche, en s’entrechoquant, produisaient un son minéral, cristallin, doux, extrêmement clair. L’ours demeura immobile et sembla l’observer dans un silence où résonnait parfois une note, légère. L’ours de roche était un animal étrange, le seul être vivant, avec l’homme, sur cette planète. Il était arrivé avec les hommes, mais pas sous cette forme-ci. Au départ, c’était un animal de laboratoire qui accidentellement fut libéré dans ce monde hostile. On ne savait pas trop comment, ce qui étaient au début des rats-taupes, avaient pu évoluer en ces êtres capables d’étranges pouvoirs. Ils vivaient sous terre la plupart du temps, ne s’exposant que très rarement à la surface. Et toujours protégés de leur carapace minérale.

Le chaman, avant qu’il ne parte pour son long périple, lui avait dit qu’il serait protégé par des ours de roche. Aussi, il ne fut pas si surpris. Mais il avait espéré pouvoir accomplir sa dernière mission sans voir ces animaux terrifiants. Ils étaient capables de tailler des lames de roches aiguisées, tranchantes, meurtrières en un clin d’œil. Et de vous dépecer tout aussi vite. La deuxième vague de conquête l’avait appris à ses dépens. Sa propre unité l’avait appris à ses dépens. Seul rescapé, il fut compté pour mort par sa hiérarchie, traité avec une infinie défiance par les tribus humaines établies depuis quelques milliers d’années déjà. Un statu quo avait été convenu sans un mot entre eux, et nul ne cherchait le contact de l’autre, ni la moindre hostilité.

Seulement le monde changeait. La première vague de colonisation portait tous les espoirs d’une humanité aux abois lorsque cette planète fut découverte. Un plan de terraformation fut adopté en urgence, mis en œuvre par les tout premiers Colons, et, navette après navette les humains débarquèrent, employés à rendre vivable ce bout de roche blafarde perdu dans l’espace. Seulement le monde changeait. D’autres ressources plus rentables furent découvertes ailleurs et les efforts du Conglomérat furent dirigés sur d’autres priorités, négligeant petit à petit les efforts déjà consentis pour cette terre livide, isolée de toutes les routes commerciales. Et, au fil du temps ces premiers hommes furent oubliés. Laissés à l’abandon. Les premières fermes des débuts fonctionnaient toujours, et les premiers Colons s’acclimatèrent bon an, mal an à cet environnement particulier. Et les rats-taupes redevenus sauvages dans le même temps.

Seulement le monde changeait. Des voyageurs racontaient des histoires folles de pierres meurtrières, de lévitation et de télépathie. Et au fil du temps, des scientifiques voulurent vérifier l’improbable, et ce fut fait au grand étonnement de tous. L’armée voulut s’accaparer ces pouvoirs inédits et lança, il y a déjà cent ans, une campagne en ce sens. Mais les ours de pierre se révélèrent de redoutables combattants aux côtés des tribus. Toutes les batailles furent perdues, toutes. Pourtant, vexé sans nul doute, le Conglomérat voulait sa victoire, écrasante, la plus humiliante possible. Pourtant, le monde changeait et des négociations furent entreprises pour parvenir à un accord et éviter des massacres. Les combats se calmèrent, voire cessèrent pendant des dizaines d’années. Mais les tribus restaient méfiantes et elles avaient raison. Parce que le monde changeait. Encore.

Une autre guerre avait été déclenchée, contre des factions dissidentes et des rebelles sur d’autres planètes. Et il devenait urgent de posséder et de maîtriser les pouvoirs des ours de roche à ses propres fins pour mater les révoltes de plus en plus fréquentes. Un accord de dernière minute avait pu enfin être conclu, et c’était lui, le soldat oublié, qui devait remettre au plus vite les secrets et les mystères de cet animal étrange aux autorités. Seulement voilà. Les tribus en refusant de s’exposer à un éventuel coup en traître, avaient choisi ce soldat perdu, oublié de tous pour être leur émissaire. Mais ce soldat, ils s’en rendirent compte trop tard, avait contracté la maladie des sables, maladie qui avait décimé il y a fort longtemps les populations des premiers Colons. Et contre laquelle ils avaient, par mutation évolutive lente, pu génétiquement se prémunir au prix de lourdes pertes. Mais ils n’avaient jamais eu la technologie suffisante pour développer un vaccin ou soigner ce mal, et cet homme était tout simplement condamné. Tous le savaient.

Il avait accepté cette dernière mission. Le chaman, et c’était bien la première fois, était sincèrement désolé pour lui. Car il savait dans quelles souffrances il allait mourir. Il l’avait rassuré de sa voix pleine de rocaille en lui garantissant la présence continue des ours de roche. Pour la première fois, il en voyait donc, non pas au combat, mais bienveillants. Protecteurs. Il s’affaissa, il savait qu’il respirait ses dernières bouffées, il savait que l’ours mettrait fin à ses souffrances, mais avant, il lui fallait activer la balise pour que les autorités retrouvent son corps et les informations que son cerveau renfermait. Et cela, il fallait qu’il le fasse vite. Alors son sac roula à terre, fut défait avec ses toutes dernières forces et il appuya sur le bouton, une lumière rotative rouge vif s’activa. La lame de pierre le décapita.

Chapitre 2 >