De ma confusion

Nausée. Les yeux encore fermés, je sens tout autour de moi les choses tanguer, encore, encore, encore. Nausée. Et la tête qui lancine. Je lève la main. Je veux lever la main et je n’y parviens pas, plus exactement, pas encore. Tout bouge et je suis sans force dans quelque chose qui m’entoure presque complètement, me contraint, m’empêche de bouger, de rouler sur moi, de trouver un appui pour enfin pouvoir me relever. C’est froid, mouillé. Trempé même. J’entends des clapots. Au rythme des mouvements qui me bercent jusqu’à l’écœurement. Ma main finit par toucher mon crâne dans une douleur suraiguë. Il y a comme un trou. C’est poisseux et gluant. Je ne comprends pas, mes souvenirs, ballottés, ont peine à s’agréger en un tout cohérent, consistant. Les yeux s’ouvrent, le ciel blême vacille et chancelle. En périphérie de vision deux bandes noires. Mes doigts les palpent et reconnaissent du bois, à la peinture limonée. J’empoigne les bords de ce qui se révèle être une barque, encore attachée à un ponton par une corde sans âge et effilochée, grisâtre. L’eau est noirâtre, on peine à deviner les algues qui caressent mollement la surface, les herbes grasses d’un vert mouillé et éclatant sur les berges, le bois sombre et imbibé d’humidité, la peinture passée fait des écailles blanchâtres et dures. Je peine à trouver mon équilibre, finis par tomber dans l’étang, lourdement, en un plouf pathétique, et c’est résolument trempé et glacé jusqu’aux os que je prends pied sur la berge glissante. Je ripe une fois ou deux avant d’y parvenir tout à fait. L’effort que j’ai dû fournir pour y arriver me fait vomir, d’épuisement. Rien que des joncs, ce ponton et cette barcasse à moitié coulée. Rien d’autre. Mais qu’est-ce que je fous là ? Je me sens sans défense, trop fragile, frigorifié, mes vêtements sont plaqués sur mon corps et finissent de me glacer jusqu’aux os. Dans une poche un truc à la fois souple et résistant. Je finis par extirper ce qui ressemble à un bout de pellicule, découpée, du 24 x 36, un seul cliché que je présente à la lumière blafarde du soleil qui diffuse avec peine sa lumière à travers les nuages. La photo de la barque avec moi dedans, inconscient. Même en négatif, je reconnais immédiatement la scène photographiée. Pourquoi m’a-t-on laissé ce souvenir, comme une menace ? Je ne sais pas, je ne parviens pas à le savoir, ma tête devient lourde de douleur alors que dans le même temps, mon corps n’a plus de consistance. Pourtant, je me mets à marcher, ma chemise rougie, déchirée, mes pas débiles et trébuchants finissent par trouver un chemin caillouteux, puis une route de campagne loin de tout, et petit à petit les éléments se raccommodent, de façon désordonnée, sans cohérence apparente, mais tout finit par se remettre en place. L’enquête, le rendez-vous, l’indic, le traquenard, la cognée de hache dans une main, une matraque dans une autre, les voix, les cris plutôt, les injures surtout, deux, trois personnes, je ne le sais plus, plusieurs en tous cas, la violente bousculade, la rossée jusqu’à ce coup plus dur que les autres et le noir recroquevillé sur moi-même. Je m’appelle Jean Tournier, je suis journaliste, photojournaliste, et je faisais un sujet sur la prostitution lors de mon agression. C’est ce que je dis au combiné de cette cabine téléphonique, totalement isolée, lorsque j’appelle police secours, sans savoir où je suis, à la nuit tombante.