Comme hors-temps, hors du monde…

Mon intérieur, comme exercice lors d’une masterclass, avait déjà été au sein de ma pratique, de ma recherche photographique. Au début de la crise, j’avais été autorisé à faire des prises de vue de la ville immédiate, à savoir Lyon, comme sujet d’étude pour mes collègues enseignants-chercheurs en géographie et aménagement du territoire. Espoir très, très vite douché par le confinement…

Aussi suis-je revenu, après un petit flottement, d’indécision dû à une légitime frustration, à cet exercice particulier qui est d’interroger son espace de vie, d’intime par cette contrainte particulière. Malgré le principe du télétravail, j’avais énormément de temps à occuper et une de mes principales activités a été essentiellement cinéphilique. Les différents choix techniques et esthétiques en découlent d’ailleurs, où cinéma, photographie et littérature s’intriquent alors étroitement pour raconter un état d’esprit, de façon la plus intime et expressive possible. Entre introspection, inquiétude sourde et cloisonnement.

Comment ne pas penser en abordant cette série, au travail si mélancolique de Joseph Sudek alors qu’il photographie Prague de nuit, mais aussi depuis sa fenêtre, pendant l’occupation nazie. Ou à cette photo d’André Kertész, considéré comme le père de l’écriture photographique, Le nuage perdu… Cette photo exprime à elle toute seule toute sa solitude alors lorsqu’il tente de travailler aux États-Unis et à qui on reprochera de faire des photos pas assez spectaculaires ou empreintes d’une trop grande émotion. Mais c’est également le format si particulier, et dans la narration et dans ses choix esthétiques, de La chambre bleue adaptée par Mathieu Amalrik qui m’inspirera. De même pour Le magicien d’Oz, aussi étonnant que cela puisse paraître, pour peu qu’on oublie un instant la partie en Technicolor, sucrée et enchantée, du film. Dans la littérature, ce seront Hubert Selby Jr (La geôle, entre-autre), Philip K. Dick (Substance mort), Tim Willocks (Bad city blues), Tery White (Regarde les hommes tomber) ou Alain Page (Tchao pantin) pour leur univers sans illusion, aliénants. Et bien sûr l’entêtant album Only lovers left alive du groupe Sqürl composant la bande originale du film éponyme.
Voilà pêle-mêle les références qui m’habiteront lors de ces prises de vues, chez moi donc.

Si tout dans mes photos évoque le passé, c’est sans une seule once de nostalgie, bien au contraire. Que ce soit le rappel dans l’actualité de la grippe espagnole et avant encore du choléra, mais aussi des discours de guerre aux accents gaullien, tout autant que la nécessaire préparation au deuil de nos vies d’avant, ces choix esthétiques me sont donc d’évidence pour dire toute ma tristesse au travers d’objets simples, banals, quotidiens. Si je me souviens bien, Hannah Arendt disait ceci : Le pessimisme est pour les lâches et l’optimisme pour les idiots. Que reste-t-il vraiment entre alors pour être homme ?