Petite chronique écrite sur un coin de table, vite fait
Documentaires sur Arte, je suis rarement déçu en général. Et ma curiosité partant dans absolument tous les sens, j’ai une curiosité à la limite de l’insatiable qui fait comme un creux dans mon cerveau déjà un peu compliqué. La littérature et le scandale, donc. Soit. Allons-y.
Et puis une histoire accroche mon esprit. Que je ne connais pas. J’écoute, essaye de comprendre et finalement, je me résous à acheter l’ouvrage, intrigué comme pas permis. Réaction quasi-épidermique du libraire qui visiblement n’aime pas ce genre. Si tant est que ce livre ait un genre tellement il est atypique.
Je le commence donc, et je ne comprends pas dans un premier temps le déluge de descriptions, et je ne saisis pas les personnages, je suis pris dans une frénésie d’alcool, de drogues et de musiques beaucoup trop fortes. Pourtant, au fil des pages, l’un d’entre eux finit par se distinguer lentement des autres. Ce sont tous des requins de la finance, de vrais carnassiers, imbus d’eux-mêmes et méprisants au possible. Et donc lui, qui se dégage lentement de ce groupe, en étant encore plus dingue que ses collègues et amis. Parce que lui tue.
Et de suivre les pérégrinations folles et hallucinantes d’un tueur en série. Rien ne nous est épargné. Ni le déluge de descriptions de vêtements de marques, ni les rails de coke dans des chiottes sordides, ni les bitures à vous rendre comateux, ni les traques, les viols et les mises à mort de femmes ou d’hommes. Rien, absolument rien. Mais c’est comme quand on lit Sade, ou Hubert Selby Jr, le trop devient tellement grotesque qu’il finit, derrière un haut-le-cœur certes, par vous interroger. Ce n’est pas possible, il y a un truc. Soit l’auteur est un grand malade, soit il faut aller le chercher ce truc.
Et là, ça devient jouissif. Mais pas exactement comme quand Tarantino nous piège en mettant une musique super groove et qu’on se laisse aller, alors qu’on le sait, c’est tellement téléphoné, qu’on va assister à une scène de torture. Violente. Sanglante. Brutale. C’est glaçant, sidérant, mais on a bien savouré le moment d’avant non ? On a bien pris son pied, non ? Là, où se situe mon plaisir, ce n’est pas dans le plaisir sadique du spectateur, non, non, non. Mais dans le pourquoi un auteur, un réalisateur cherche tant à nous mettre dans cette position si inconfortable. Toute œuvre est morale, ne l’oubliez jamais !
Ce texte a été écrit dans les années 80, les yuppies et l’argent roi. Cette absence totale de scrupule qui finit par orchestrer le monde. Et que cet auteur dénonce en filigrane en tapant, tapant, tapant encore comme un sourd avec sa hache. Jusqu’à cette fin terrorisante. On attend que ce salopard paye enfin pour ses actes, qu’il morfle bien ce fils de pute, merde ! Et non… Il ne fait qu’annoncer les années terribles qui vont suivre. C’est incroyablement terrifiant. Ce livre n’est qu’une métaphore de son temps, et qui annonce déjà le nôtre. C’est un voyage effrayant et néanmoins incroyablement lucide que nous fait vivre Bret Easton Ellis avec American psycho.
L’adaptation cinématographique ne pouvait être que ratée. Impossible de montrer en images la folie de Patrick Bateman. Même avec la meilleure volonté du monde. Impossible. Mais quel livre ! Ébouriffant !
