Altération

Un coup de rangers M/MIXTC© T44 réglementaire peu amène dans le matelas la réveille. Altération. À l’extérieur du boyau dans lequel elle émerge d’un sommeil agité dans des draps mouillés de sueur, grelottante de froid, le ciel est encore noir, seulement rayé par les salves des missiles KIWI© 19.84 (Kill InvadorZ – World Industry) longue portée, et leurs gaz enflammés éjectés de leurs tuyères, qui depuis hier soir fusent dans le ciel opaque. Les combats se rapprochent dangereusement de leur district, le 7 et le 8 ayant déjà été détruits. Le couvre-feu a été réinstauré après quelques semaines d’accalmie trompeuses. Le confinement dû aux hostilités oblige les habitants à vivre à nouveau comme des rats dans les caves et les différents réseaux souterrains de la ville. C’est une existence précaire, misérable, où il est rare de pouvoir respirer l’air moins vicié du dehors. Sauf à monter à l’assaut… Le souterrain aussi insalubre qu’il pouvait être, leur apportait une illusoire sécurité, où la vie était organisée comme dans un sous-marin de combat et s’étalait en rhizome sous la ville totalement ravagée.

Elle se relève du matelas jeté au sol, encombré de déchets et d’écoulements poisseux de toute sorte. Les lits de fortune sont partagés à tour de rôle, par quart. Elle regarde les lumières qui vacillent au plafond de cette galerie étroite, légèrement courbe, et qui éclairent d’autres couches où dorment d’autres combattants harassés. Elles sont si précieuses ces heures déconnectées de l’âpreté des affrontements. Elle fouille dans ses affaires, trouvent une pilule d’Instapresso© fortement dosée. Une rasade d’eau ClariN© là-dessus pour tenter de faire passer le goût décidément trop amer et elle se lève péniblement, grimaçante. Altération. Plus de SugR© Cube, le goût resterait toute la journée au fond de la gorge, dégueulasse. Le planning a été bouleversé avec les derniers développements de cette guerre éternelle, son collègue a été blessé il y a environ un mois et a été amené dans un hôpital de campagne plus à l’arrière, là où ça chauffe moins. Et sa charge de travail en a été considérablement alourdie depuis. Âgée de quinze ans et demi, elle ne tenait qu’avec ces pilules qui agissaient pratiquement comme des interrupteurs. Sommeil. Réveil. Zombie qui, une fois mise sur pied par une pilule d’Instapresso©, allait à l’usine, y travaillait, en revenait, mangeait sa ration de Soylent© G, avalait une gélule d’Eclypz© et dormait jusqu’au lendemain, pour refaire la même routine. Un vrai hamster.

Avant de rejoindre le NIDA© MX5 (Navette individuelle de Déplacement Autonome) qui l’amènerait à l’usine, elle glisse sur ses oreilles son casque IntraBeat© HD à conduction osseuse. Un léger mouvement des doigts sur l’appareil et elle laisse la playlist GoodMorningF***ingHumans(explicit) faire le reste pour finir de la réveiller. Le jour gris et sale se levait à peine lorsque son NIDA© émerge d’un tunnel en plein jour, et s’arrête dans un doux sifflement sur le bitume mouillé. La porte à élytre s’ouvre délicatement et la laisse sortir de la capsule roulante. Elle sent le vent frais, sans miasmes, sur son visage. Altération. Tapotis machinal sur la carrosserie du NIDA©, la portière se referme, le véhicule fait demi-tour et s’efface alors dans l’obscurité du tunnel. Il lui reste encore un peu de temps, elle sort une cigarette électronique Breath© Ultra et se shoote à la Nico+t© Original avant de passer le portillon. Seul point d’entrée d’une clôture ultra sécurisée. Tout le périmètre est vidéosurveillée par des caméra SécurLynx© à 360° multi-vision à large spectre. Passe comme au ralenti un énorme cargo BlackRaptor© de transport de troupes presque au-dessus d’elle. Elle parvient à distinguer les tourelles de mitrailleuses Manceaux© T.22 et leurs opérateurs.

Site B. Lab3773. Dernière bouffée, mouvement à peine perceptible des doigts et l’appareil s’éteint, la fumée s’étiole dans le vent. Les guitares saturées et nerveuses dans son casque finissent par balancer leur dernier rif, elle éteint de la même manière le son et range ses deux appareils dans sa sacoche avant de s’avancer vers l’œil rouge du scan HAL©9000. Une voix délicieusement et robotiquement désuète l’invite à pénétrer dans l’enceinte. Elle suit les grillages et les barbelés, passe plusieurs points de contrôle et plusieurs portes. Descend plusieurs étages, à pied, dans des escaliers à l’éclairage pisseux, n’ayant pas les autorisations nécessaires pour pouvoir bénéficier des ascenseurs. Et dire qu’il faudra tout se refaire au retour, en fin de journée. Fatigue. Altération. Ça l’agace. Il va falloir qu’elle fasse une révision de son œil bionique, ces altérations sont de plus en plus fréquentes.

« Vous pourriez nous suivre, mademoiselle ? » sort du mur blanc jaunâtre. Mur qui se brouille et devient obscur, noir. Une silhouette, puis deux, puis trois, quatre émergent ainsi du blême. Des hommes en noir la regardent sans expression. « Mademoiselle ? » La surprise est totale et la laisse plantée, là, incapable de réagir jusqu’à ce qu’une main ferme la prenne par le coude et l’invite à suivre ces malabars dans une petite pièce sans âme. Ils portent tous ainsi des complets brouillés, la dernière technologie en date. C’est la première fois qu’elle en voit pour de vrai, et c’est stupéfiant. Depuis quand la suivent-ils ? La réponse est apportée par le plus petit d’entre-deux, quelques semaines déjà. La technologie n’est pas encore tout à fait au point et génère encore des altérations dans la perception des sujets surveillés. Mais des progrès sont à venir et devraient résoudre tout ça.

Elle ne comprend pas. Pourquoi lui décrit-il une technologie aussi pointue et encore en développement ? C’est quoi l’embrouille ? « Il n’y a pas d’embrouille, nous avons confiance en vous. » Elle le regarde avec des yeux totalement stupéfaits, il vient de se passer quoi, là ? Elle cherche une chaise, s’assoit et n’arrive pas à trouver de réponse logique à ce qu’elle est en train de vivre. Un silence s’installe. Un des agents amène une petite table et y dépose du Soylent© G, de l’eau ClariN© et des barres MiX©Choco. Autant dire un festin. Plutôt que d’essayer de réfléchir à ce qu’elle n’arrive pas à comprendre, elle déchiquète plus qu’elle n’ouvre les différentes tablettes et avale sans plus de façon ce qu’elle a devant elle. Les quatre hommes restent debout autour d’elle pendant ce temps-là. La dernière bouchée qu’elle mâche à grands coups de molaires gonfle sa joue, les papiers et les miettes sont éparpillés sur la table. Et quand il lui demande si elle est prête, elle opine de la tête comme une petite fille. Alors le plus petit s’agenouille devant elle, pour être à son niveau, comme on le ferait avec une enfant.

Il lui demande de décliner son identité. Rébecca Buck, alias Tank Girl, car affectée au matériel lourd de combat, Hewlett© 88. Tireuse d’élite, grièvement blessée au combat, ramenée à la vie suite à d’importantes opérations et à une restructuration bionique. Jambe, hanche, bras, main, une partie du visage et du cerveau, et un œil. Rébecca acquiesce, tout est bel et bien exact. Depuis affectée au Site B, Lab3773. Avec un résultat étonnant. Près de 20 % de pertes de moins en termes de matériel sur le champ de bataille et 35 % de vies humaines épargnées depuis son affectation, c’est-à-dire six mois. Rébecca les regarde tous, un par un, complètement incrédule face à des informations qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne maîtrise pas. Elle reste incapable de réfléchir et de répondre quelque chose de sensé à tous ces chiffres. « C’est quoi le rapport avec moi ? » ose-t-elle enfin énoncer. « Vous revoulez de quoi manger ? », et sa tête opine. Réapparaissent des friandises qu’elle se fait fort d’attaquer voracement, les yeux écarquillés.

« Nous ne comprenions pas ces résultats, même Minerve©, notre intelligence artificielle étatique a bien eu du mal à trouver une explication, mais tout nous ramène à vous. » Pardon ? « Nous avons dû établir une filature très serrée ces derniers temps pour tenter de comprendre ce qu’il en était, ce qui explique l’usage opérationnel des complets brouillés encore en phase de développement. Ainsi qu’un logiciel de lecture de pensée encore primaire, mais qui semble prometteur malgré tout. Et ce que nous avons découvert nous interroge beaucoup, vous tapotez tous vos appareils, de votre casque IntraBeat© HD au Hewlett© 88 en passant par le NIDA© MX5. Tous ont eu un taux de maintenance moins élevé, des capacités plus efficientes. » Pendant son laïus, les barres chocolatées ont disparu, goulûment avalé. Ainsi que les explications. « Et vous croyez vraiment que j’en suis la cause ? » À eux de hocher de la tête. « Et je peux faire quoi pour vous ? »

Bonne question. « Nous envisageons plusieurs choses, mais il nous semble important dans un premier temps que vous soyez connectée à Minerve© pour établir un état des lieux plus précis. Ensuite, nous envisageons d’étudier la partie bionique de votre cerveau. Vous avez été une des premières à bénéficier de cette avancée technologique lorsque vous avez été blessée au combat, et visiblement, une relation symbiotique dans l’interface homme/machine s’est établie que nous devons étudier et mieux comprendre. Et si on le peut, améliorer. Nous soupçonnons que les autres éléments bioniques de votre corps sont affectés de la même façon. En tout cas, vos tapotements permettent une prise de conscience et apparemment un instinct de survie du matériel de combat, et ça a l’air de faire la différence. Nous avons peut-être de quoi mettre fin à cette guerre qui dure depuis plus de cent ans, mademoiselle. »

Ben mazette !