Alligators 427

La nouvelle était tombée sur les portables, par sms, court, sans âme, dépersonnalisé.

Elle ne surprit personne puisque ça faisait des semaines, des mois que tout le monde espérait une autre issue, un déni farouchement humain face à l’inéluctable. Aussi, la planète entière fonctionnait comme avant. Si ça se trouve les scientifiques, les militaires, les politiques en font-ils de trop, et l’humanité allait bien trouver un moyen pour s’en tirer de cette sale histoire ! Mais les frelons noirs des navettes spatiales, eux, ne partaient pas. Toujours accrochés au ciel, là, menaçant, alors qu’en penser ? Et la marche du monde se dérégla, lentement. Des fêtes de fin du monde étaient désormais organisées tous les soirs, véritables orgies où les fantasmes les plus délirants se réalisaient. Les chantiers étaient à l’arrêt, les gens abandonnaient leur poste pour enfin vivre leurs rêves les plus débridés, puisque le lendemain ne serait peut-être pas. Certains en profitaient pour casser la gueule à leur patron d’ailleurs. Toutes les folies, au fur et à mesure que le décompte de l’ultimatum et de sa fin approchait, semblaient être permises. Peu de personnes, visiblement, à l’heure de la dernière heure finalement, étaient vraiment prêtes à pardonner et à enlacer des proches avec lesquels elles étaient brouillées, parfois depuis longtemps. On préférait régler ses comptes à coup de poing ou de flingue et satisfaire ses obsessions, petitement. Un Carpe diem triste, jusqu’au bout de l’égoïsme.

Mais quand les portables vibrèrent, le monde entier s’arrêta, tous courbés sur sa fine machine plate et bleue de lumière froide.
Il l’éteignit, le rangea, sortit un cigarillo, l’alluma avec son Zippo et emplit ses poumons de cette fumée bleuâtre, comme s’il prenait enfin une bouffée d’oxygène après une longue apnée.
Il ne compta pas le temps, ferma les yeux pour ne pas voir les gens, leurs réactions débiles. Juste sentir la nicotine remplir ses poumons.